# Alin Bozbiciu, les ramures de l'âme

Français · https://paulmouginot.com/fr/writing/alin-bozbiciu-les-ramures-de-l-ame · Last modified: 2026-08-03

Art · 2023

Texte écrit pour le catalogue d'Alin Bozbiciu à l'occasion de son exposition à la galerie Suzanne Tarasiève, du 14 octobre au 25 novembre 2023

Pour le peintre dévoré du désir de représenter le monde et ses danses infinies, c'est un véritable acte de sagesse que d'accepter qu'il ne puisse jamais qu'en montrer des fragments. 

Dans la solitude de son atelier, les rêves d'Alin Bozbiciu embrassent tout l'univers et pourtant il doit explorer, figer, trancher les images. Voilà pourquoi ses œuvres, y compris les plus vastes, sont idéalement réalisées en l'espace d'une journée, tout en semblant faire partie d'un continuum traversant furieusement l'espace et le temps. Interrompus, les corps font fi des frontières imposées par le châssis, et leurs angles sont minutieusement ajustés. « *Si je n'étais pas peintre, je serais peut-être chorégraphe* », dit humblement Bozbiciu. Mais chorégraphe, il l'est déjà, comme il est photographe, musicien, et metteur en scène : le maelström de formes et de couleurs qui s'offre à nos yeux en est le meilleur témoignage.

A l'instar d'une fiction de Jorge Luis Borges, les tableaux d'Alin Bozbiciu n'ont ainsi pas vraiment de début ni de fin, ils ont leur propre langage et leur exploration est en elle-même une invitation à l'aventure. Comme pour tout saut dans l'inconnu, il faut s'accrocher à des points fixes, à des formes rassurantes. Alors, on s'ancre sur les visages nettement identifiables, ciselés. A l'instar de Balthus qui, avant de déployer son œuvre, étudia en profondeur les maîtres anciens au Louvre ou dans les basiliques italiennes, ces physionomies chéries sont inlassablement étudiées et crayonnées par le peintre. Sans exception, il s'agit d'êtres aimés, de figures tutélaires pour Bozbiciu, tel son maître Cornel Brudaşcu, dont il connaît finement la gestuelle, et que l'on rencontre souvent d'une toile à l'autre. 

C'est à partir de ces formes connues que l'œuvre se déploie : « Les visages sont souvent calmes, presque tristes : c'est parce qu'ils ont davantage à me dire que des visages souriants ; ils me parlent et choisissent eux-mêmes ce qu'ils veulent voir autour d'eux », dit Alin Bozbiciu. Dès lors, on navigue à vue, en spirale, mais avec la précision des érudits et des enfants, avec l'intuition de ceux qui regardent les nuages et voient des objets, animaux ou personnages s'y dessiner.
De proche en proche, les fluctuations se transforment, ici en morceaux de chair, là en tourbillons ou en vestiges de mouvements. Ce travail à l'instinct se poursuit dans la couleur, dont aucune n'est employée pure : les tonalités chromatiques subtilement combinées, multiples et harmonieuses sont autant de cristallisations de personnalités. « Parfois, je me propose d'introduire une nouvelle teinte ». Que ce soit le jaune il y a quelques années, ou aujourd'hui un violet plus intense que d'accoutumée, c'est pour lui un événement irréfragable, voire un tremblement de terre.

Il existe un monde onirique, décrit par Jacques Abeille dans *Les Jardins Statuaires*, où l'on ne sculpte pas les statues : elles poussent comme des arbres, et il faut les aider à se déployer, à ôter -ou non- leurs rejets monstrueux, et à identifier à quel moment ces sculptures peuvent être considérées comme achevées. 
Le geste d'Alin Bozbiciu, à l'instar de ces sculpteurs imaginaires, témoigne à chaque instant de la nécessité de l'excavation, et nous mue chacun en argonautes à la recherche de formes, qui savent tenir par elles-mêmes. Comment ? Parce qu'elles forment un rhizome d'âmes, un maillage tant visuel que conceptuel. Ne nous méprenons pas, il ne s'agit pas ici d'une quelconque forme d'archéologie : le peintre et le spectateur choisissent chacun ce qui doit être extrait, afin de trouver le juste équilibre entre puissance et silence. 

Formes, couleurs et excavation -comment les atteindre sans lumière ? A rebours d’une certaine inclinaison actuelle à représenter explicitement des marqueurs visuels de la postmodernité dans ses œuvres, l’ancrage du peintre dans son époque se matérialise avec une grande subtilité : ainsi cette peinture représentant Brudi -diminutif affectueux qu’il donne à Cornel Brudaşcu- regardant l’écran de son téléphone. Ici, point d’objet, mais une idée de l’objet, une lumière éthérée, un sfumato directionnel éclairant le visage du maître. 

Comme le rappelle Alin Bozbiciu : « *La plupart des scènes que je représente se passe en intérieur -et plus précisément dans ce que j’appelle des espaces inventés, créés par des sources lumineuses placées au-delà des confins des toiles. Lorsque j’étais étudiant, il m’est arrivé de peindre des paysages, mais, attiré de plus en plus par les tâches difficiles, j’ai fait apparaître ces espaces intérieurs inventés, peut-être comme des possibilités de délimitation de l’espace, à l’instar d’une scène de théâtre* ».

Lié aux artistes de Cluj et du monde entier, Alin Bozbiciu est loin d’être un ermite, mais il l’est suffisamment pour prendre le temps d’assimiler et de transformer. En ce sens, son œuvre ne devrait pas être envisagée comme un ensemble d’étapes distinctes ou de séries, mais plutôt comme un continuum extrêmement cohérent. Bercés par Mozart, Bach ou Paganini, les délinéaments familiers apparaissent et disparaissent lentement au fil des œuvres et à l’intérieur de certaines d’entre elles, se joue parfois un orage : une séquence de violons déclenche une répétition, le brondissement d’un un trombone solitaire laisse entrer une ombre noire et indéterminée. 
A la fin du troisième mouvement du concerto, le peintre espère secrètement avoir réussi à achever son travail et concentrer son énergie.
C’est d’ailleurs son aspiration actuelle : « *il est peut-être temps pour moi, y compris sur de grands formats, d’explorer des figures solitaires, d’amples aplats chromatiques, d’aller vers le calme, l’apaisé* ». Vaincre l’entropie peut sembler vain, voire illusoire, mais le chemin n’en est pas moins prometteur. En son temps, Aurelie Nemours ne l’a-t-elle pas exploré, quittant l’atelier de Fernand Léger en 1951 pour explorer le mariage du noir et du blanc et l’exigence de l’abstraction géométrique ?

Loin du minimalisme cependant, les inspirations d'Alin Bozbiciu prennent souvent leur source dans des hypothèses de bifurcation à partir d'événements anciens, re-projetées dans l'espace contemporain. Ainsi, pour l'exposition *After the Sacrifice* à la galerie Untilthen en 2016, il questionnait : « *S'il n'y avait pas eu d'ange pour intervenir et stopper le sacrifice d'Isaac, est-ce que quelqu'un l'aurait fait de nos jours ? Et que serait devenue cette fameuse toile du Caravage ?* ».

Les danses ainsi figées de la série exposée à la galerie Suzanne Tarasiève, quoi que localisées très exactement dans le présent, font ici référence à l'événement macabre du Bal des Ardents, survenu le 28 janvier 1393. Au cours d'une fête privée en l'hôtel Saint-Pol, quatre membres de la noblesse dansant follement en compagnie du roi Charles VI, tous déguisés en « sauvages » et attachés les uns aux autres, revêtus de textiles et de feuilles fixés avec de la résine, périssent accidentellement, enflammés par une torche apportée par le frère du roi. L'événement fait grand bruit : d'une part car il était interdit de se déguiser et de se masquer à l'époque, pour ne pas trahir la forme donnée par Dieu aux humains et d'autre part, par le caractère scandaleux de la danse initiée par le roi, à la santé mentale déjà fragile. 

Empruntant un cheminement similaire, Alin Bozbiciu se demande à nouveau : « *Si le Bal des Ardents avait eu lieu de nos jours, avec une fin heureuse, qu'aurions-nous vu à la place de torches humaines se tordant de douleur ? A quoi leur vécu aurait-il ressemblé ?* ».

Dans un calme monacal, parcouru peut-être seulement par les notes de Bach et de Chopin, dix-neuf peintures nous entraînent, comme autant de fragments de danses infinies.

aurèce vettier
